Ce sont des pionniers. Ils utilisent de nouveaux outils et le vocabulaire un peu barbare qui va avec. Julien Lacombe et Pascal Sid, 31 ans tous les deux, viennent d'achever le tournage du premier long métrage français en 3D : "Derrière les murs", une fable fantastique, dont l'interprète principale, Laetitia Casta, ne manque certes pas de relief.
Les deux amis ont signé ensemble plusieurs courts métrages : « des exercices de style, un péplum, un western, un film d'arts martiaux, sacré meilleur court de kung-fu 2003, qui nous a valu des propositions de producteurs américains de série Z ». La 3D ? Ils ont été convaincus, en tant que spectateurs, bien avant "Avatar", quand est sortie, à l'été 2008, une nouvelle adaptation hollywoodienne de "Voyage au centre de la Terre". « Le film n'est pas terrible, le relief s'y limite à des effets de jaillissement un peu faciles, mais on voyait clairement que l'immersion du spectateur était accrue. »
C'est cet effet qu'ils recherchent aujourd'hui pour "Derrière les murs". L'histoire, qui se déroule dans les années 1920, est celle d'une romancière parisienne qui part chercher l'inspiration dans la maison de campagne de son éditeur.
Tourner en 3D ajoute son lot de contraintes techniques et de surcoûts. Les deux réalisateurs ont fait appel à une société française, Binocle, spécialiste du procédé, et à son stéréographe, Céline Tricart. Au cours de sa formation à l'école Louis-Lumière, cette jeune femme de 24 ans s'est spécialisée dans la 3D, au point de consacrer son mémoire de fin d'études à la mise en scène en relief. Elle a commencé, à la lecture du scénario, par imaginer une carte de profondeur, définissant quatre niveaux de 3D.
Sur le plateau, c'est elle qui a géré la technique : deux gros appareils de prises de vue vidéo, reliés par un « rig », un lien, breveté Binocle, assurant la simultanéité des images. Deux caméras sont nécessaires, puisque la 3D singe la vision naturelle du relief : dans la vie, chaque oeil reçoit une image, et le cerveau reconstitue la profondeur. Au cinéma, « on trompe le cerveau en lui envoyant deux images issues de deux caméras, il croit que c'est sa vision binoculaire et fait son adaptation habituelle. Avec une différence : dans la vie, certaines zones restent dans le flou, par exemple si vous regardez un objet de près. Au cinéma 3D, le cerveau essaie de converger sur le relief au premier plan, tout en faisant le point sur le reste de l'écran. Il se fatigue vite ». Céline Tricart a donc analysé chacun des plans pour débusquer ce qui pouvait dérouter le regard. Pour les réalisateurs, il s'agit bien d'un nouveau langage cinématographique, avec sa nouvelle grammaire. « On est à l'âge de pierre ! Nos confrères qui travaillent avec de longues focales, des objectifs qui aplatissent les reliefs, auront du mal avec la 3D. Ridley Scott, par exemple. Mais aussi les réalisateurs qui tournent caméra à l'épaule, comme Paul Greengrass : l'oeil humain ne le supportera pas. En 3D, Rosetta, des frères Dardenne, aurait donné la nausée aux spectateurs. En revanche, le relief aurait été parfait pour Un prophète, soulignant l'exiguïté des lieux. » La lourdeur de l'équipement, le temps consacré à la mise au point ramènent l'outil cinéma quarante ou cinquante ans en arrière (« On a l'impression de revenir au cinéma de studio, au temps des grosses caméras Mitchell »), y compris sur le plan de la syntaxe.
Le monteur Richard Marizy (qui a notamment travaillé sur La Môme, d'Olivier Dahan) s'est vite rendu à l'évidence : impossible de garder le même rythme de récit que sur un film traditionnel, « parce que le temps de lecture de l'image est plus long, le cerveau devant interpréter des informations nouvelles ». La 3D arrêtera-t-elle l'accélération vertigineuse de la narration cinéma ? « Pas impossible. » Céline Tricart est persuadée que la 3D va se propager, « si les outils se démocratisent, si tout devient moins cher et moins compliqué ». Selon elle, le procédé produit trois types d'effets : attraction, immersion et réalisme. Jusque-là, la plupart des films ont usé des deux premiers. Ce sera encore le cas de plusieurs grosses productions françaises en préparation, comme Astérix chez les Bretons, de Laurent Tirard. « Pour des films de divertissement à vocation populaire, se passer de la 3D, c'est avoir un train de retard et perdre d'emblée la moitié de ses entrées », explique son producteur, Olivier Delbosc. Il en est de même pour Fantômas, de Christophe Gans, ou pour Le Marsupilami, d'Alain Chabat, sur lequel Céline Tricart planche déjà. « Ce sera un relief explosif, imaginez ce qu'on peut faire avec la queue du Marsu ! Mais j'espère que la 3D sera une nouvelle étape dans la course au réalisme dont parlait jadis le critique André Bazin. »